Il aurait été dommage de ne pas céder, le soir du samedi 6 mai, à
l'agréable vague d'euphorie justifiée par les résultats. Les
klaxons résonnent, les lamentations les plus ridicules des perdants
sont relevées par la presse (mention spéciale à Mme
Joissains-Massini), La Parisienne Libérée chante le bonheur de ce changement alors que Jean-Luc Mélenchon résume on ne peut
mieux la situation («On l'a viré. Ouf, Sarkozy, c'est fini!»). 5
ans de Sarkozy ministre et en campagne intensive, suivis de 5 ans de
Sarkozy à la tête de l'Etat, c'est énorme, et c'est amplifié par
son tempérament très agité et son amour de la caméra (enfin, de
la caméra docile)... un tel poids, accumulé pendant si longtemps,
supprimé officiellement à 20h01, ça ne peut que donner
l'impression de s'envoler. Et en plus, c'est pendant au moins 5 ans
qu'on ne l'entendra plus, en tout cas pas depuis une position de
pouvoir.
Mais si l'euphorie, pour toutes ces raisons, est irrésistible, la
France n'est pas pour autant devenue l'Île aux enfants, nous sommes
toujours dans le monde réel. Même si François Hollande et son
équipe donnent satisfaction aux espoirs placés en lui, des plus
accessibles (respecter tous les citoyens, ce que Nicolas Sarkozy se
dispensait bien de faire même dans le discours, se préoccuper de
l'insécurité pour de vrai, ...) au plus techniquement difficile
(revaloriser le pouvoir d'achat des plus démunis et pourquoi pas,
soyons fous, des autres aussi, réparer les violents dégâts
infligés au système scolaire, …), il manque de crédibilité sur
divers points. République irréprochable, alors que le PS est
concerné par de nombreuses affaires de corruption? Donner un rôle
important à Manuel Valls, qui semble s'être trompé de parti
politique? Prétendre ne pas diviser les Français, après avoir
décrété sur un plateau télé « je n'aime pas les riches » ,
alors que d'une part c'est une drôle d'idée de lier la valeur
morale au volume du compte bancaire, d'autre part il pourrait être
plus constructif d'expliquer aux « riches » les moins
altruistes que même s'ils auront toujours les moyens de se payer
mutuelle ou école privée, tant pis si les autres crèvent, il va
être difficile d'inventer une police privée, des pompiers privés,
des tribunaux privés, donc qu'ils ont tout intérêt à participer à
la solidarité nationale? Ne pas se prononcer fermement contre des
conditions d'incarcération qui effraient les associations défendant
les Droit de l'Homme? Je compte sur la presse, en particulier sur la
presse de gauche, pour mettre fermement l'équipe gouvernementale
face aux contradictions actuelles et à venir, de façon à la tirer
vers le haut.
L'inquiétant, cependant, ne vient pas de la gauche. Nicolas Sarkozy
a certes été délesté du pouvoir, mais son score est
incroyablement élevé. Malgré son bilan affligeant (« affaires »
auquelles il refuse de répondre, hôpitaux, commissariats et écoles
vidés, augmentation du chômage), le fait qu'aucun candidat éliminé
au 1er tour ne le soutienne, et ses prises de position
d'extrême-droite de plus en plus explicites (ce qui force presque
l'admiration, tant elle étaient déjà explicites en 2007), il a
recueilli plus de 48% des suffrages. C'est le troisième point qui
m'a poussé à poster à nouveau sur ce blog quasi abandonné :
où est passé le sursaut républicain de 2002, où 80% des électeurs
avaient adressé un « non » tonitruant à Le Pen? Le seul
candidat de droite modérée (François Bayrou) n'a recueilli que 9%
des voix (qu'on n'aille pas dire que celui qui propose un « contrat
unique » plus précaire encore qu'un CDD n'est pas un candidat
de droite). Pire, ceux qui n'ont pas obtenu les fameuses 500
signatures (sauf Villepin, pour hostilité légendaire... et encore
il a donné des signes d'hésitation!) se sont ralliés à lui, comme
si ses idées étaient normales, tolérables. Certes de faibles voix
se sont élevées à l'UMP, après la bataille, contre ces dérives,
mais c'est plutôt hypocrite : lesdites dérives se sont
accentuées (avec, en point final spectaculaire, des agressions de
journalistes cautionnées), mais ça fait 10 ans que Nicolas Sarkozy
(dont la communication est assistée par l'ancien rédac chef de
Minute, au passage trop grassement rémunéré d'après la
Cour des Comptes) fait du Le Pen en crescendo (on n'ose imaginer à
quoi ça aurait abouti, à ce rythme là, dans 5 ans de plus).
Piétinant
les principes gravés dans le marbre de liberté, d'égalité et de
fraternité, et même la Constitution («
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et
sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens
sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte
toutes les croyances. »),
voilà un enfant d'immigré bien mal intégré, il est décidément
spécialiste pour incarner ce qu'il dénonce. Mais ni l'origine ni la
nationalité de Nicolas Sarkozy ne sont importantes, ce sont à des
principes qui ont vocation à être universels qu'il s'oppose. La
démocratie est dans l'intérêt de tous, l'une de ses composantes
est la séparation des pouvoirs, il est donc intolérable qu'il ait
nommé directement des responsables de médias publics, cautionné
jusqu'à l'agression de journalistes soi-disant hostiles (une
journaliste agressée physiquement était quand même une ancienne
élue UMP!), critiqué des décisions de justice. L'insécurité
venant de la police est un contresens, il est donc intolérable que
sous son pouvoir des manifestants non-violents aient perdu la vision
d'un œil suite à un tir de flashball, que des violences policières
aient été cautionnées par un Ministre de l'Intérieur, que des
contrôles au faciès soient encouragés et légitiment pour une
raison inconnue des incivilités (un élu, qui avait le malheur de ne
pas avoir la bonne couleur de peau et de ne pas s'habiller en
costume, a plusieurs fois été invité à ne pas « faire le
beau » quand il a exigé que s'il y avait tutoiement il devait
être réciproque). Il est intolérable qu'un représentant de l'Etat
monte les citoyens les uns contre les autres, désignant des cibles
faciles (Musulmans, Roms, voire chômeurs) en leur inventant les
pires caractéristiques. Bien sûr les valeurs les plus
conservatrices de l'islamisme (haine du mécréant, soumission de la
femme, antisémitisme, violence comme moyen d'expression légitime)
doivent être combattues vigoureusement (je ne vais pas dire le
contraire, ce sont des valeurs d'extrême-droite!), mais peu de
Musulmans les partagent, on ne peut certainement pas accuser toute
une communauté religieuse en leur nom, en particulier quand on
cautionne les valeurs les plus conservatrices du catholicisme en
traitant les homosexuels d'animaux ou en se prononçant contre
l'euthanasie, qui n'est autre que le droit de ne plus endurer
quotidiennement des souffrances inimaginables. Bien sûr la
délinquance Rom n'est pas moins gênante que les autres
délinquances, mais rien ne justifie de stigmatiser les Roms qui
respectent la loi (à priori leur casier judiciaire n'est pas imprimé
sur leur visage) et, dans ce domaine comme dans tous les autres, la
haine est contre-productive, de vraies mesures d'intégration
(éducation, accès à l'emploi et à un logement décent) ne peuvent
qu'être plus efficaces qu'une invitation à regarder les gens de
travers. Bien sûr, si les aides sociales sont là pour permettre à
tous d'avoir un niveau de vie au moins décent en toutes
circonstances, la complaisance à voir d'autres travailler pour soi
est immorale, mais comment distinguer les « assistés »
des chômeurs contraints avec le taux de chômage actuel?
Le sursaut citoyen n'a pas eu lieu. Si le FN a été vigoureusement
rejeté en 2002, une part importante de ses idées est aujourd'hui
acceptée. Comme le FN auparavant, l'UMP désigne un coupable qu'il
devient légitime d'insulter officiellement et parfois d'handicaper
ou de tuer. Comme le FN auparavant, l'UMP s'invente un statut de
rebelle, de martyr, alors que ses propos contraire aux principes de
la République Française peuvent être tenus régulièrement et,
sauf exception, impunément. Et ce, alors qu'on vient d'avoir 5 ans
pour constater que cette politique était en plus inefficace. Si on
peut donc pleinement se réjouir du changement à la tête de l'Etat,
il est vital que François Hollande et ses alliés, mais aussi
l'opposition, profitent de ce bol d'air d'au moins 5 ans pour ramener
le peuple français vers la démocratie, vers le respect
non-négociable de l'individu. Le changement, ce serait surtout ça,
et c'est urgent.






